Forum Alternatif Mondial de l'Eau

Cela fait six ans, depuis le 3 janvier 2007, date du départ d’Aguas del Illimani, que les villes de La Paz et El Alto ont recours aux services d’une entreprise EPSAS SA dont le futur est profondément incertain. Avec le nouveau gouvernement d’Evo Morales, nous avions pensé que c’était là l’occasion historique de montrer au monde, qu’un gouvernement dit de gauche aurait la capacité de mettre en œuvre un nouveau modèle de gestion qui refléterait tout le discours construit autour de l’eau, utilisé lors d’événements internationaux ou au niveau local : « les services de base doivent être publics, l’accès à l’eau est un droit humain ». Mais nous voyons que, six ans après, sont dénoncés des cas de corruption ou d’ingérence, tant de partis comme de syndicats, qui ont servi à renforcer les politiques de l’Etat, par le moyen de la cooptation et neutralisation de mouvements sociaux protagonistes de la seconde guerre de l’eau, de telle sorte que des institutions comme l’Entreprise Publique sociale d’eau et d’assainissement (EPSAS SA) sont mises en place, au lieu de développer une nouvelle entreprise pour les deux villes.

Un peu d’histoire

Avec le décret N° 27973 du 12 janvier 2005, l’Etat bolivien donne le coup d’envoi au départ de la multinationale Aguas del Illimani SA-SUEZ des villes de La Paz et El Alto. Trois mois après, le gouvernement d’Eduardo Rodriguez Veltzé (2005-2006) émet un second décret, N° 28101, qui met en place deux Commissions : la première, Commission inter-institutionnelle, chargée de l’élaboration d’un nouveau modèle d’entreprise pour les deux villes de La Paz et El Alto et la seconde, Commission de fonctionnement destinée à superviser le départ d’Aguas del Illimani SA (AISA). Le travail de la première ne fut ni encourageant ni satisfaisant quant à la création d’un nouveau mode de gestion destiné à remplacer AISA par l’actuelle entreprise Publique sociale de l’eau et de l’assainissement (EPSAS SA). Entamé depuis six ans le processus n’a toujours pas été mené à son terme.

Avec le gouvernement d’Evo Morales (de 2006 à nos jours) et la création d’un Ministère de l’eau (devenu depuis Ministère de l’Environnement et de l’eau : MMAYA), est édictée la résolution Ministérielle n°2, qui ordonne le redémarrage de la Commission inter-institutionnelle avec toujours le même objectif de définir un nouveau modèle d’entreprise pour les villes de La Paz et El Alto (Ministère de l’eau, 2007). Six ans après cette réactivation nous pouvons affirmer que les résultats sont les mêmes que ceux obtenus par le gouvernement d’Eduardo Rodriguez Veltzé (2005-2006) puisqu’ils ne sont pas arrivés à ce que la Commission interinstitutionnelle remplisse l’objectif pour lequel elle avait été créée, tandis que l’entreprise EPSAS SA n’est toujours pas opérationnelle et de plus, soupçonnée de corruption.

Dans quel état EPSAS SA se trouve-t-elle ?

Pour Victor Rico, le premier gérant après le départ d’AISA, l’entreprise actuelle EPSAS SA a d’abord connu « un bon niveau de développement » puisqu’en cinq ans elle a réussi à passer des 270000 raccordements en eau potable qu’avait laissés AISA, à 314000. Mais ce développement remarquable, auquel se réfère Rico, est entaché d’une série de soupçons de faits de corruption qui existeraient à plusieurs niveaux, favorisés par l’inachèvement du processus de transition et l’incertitude qu’il entraîne et qui encourage les malversations des politiques et des dirigeants.

Le directoire de EPSAS SA

Si l’on reprend la liste des membres du directoire d’EPSAS SA de 2007 à maintenant et à partir des rapports annuels de l’entreprise[2], on peut voir que sur les 30 membres qui ont occupé un siège au directoire, Il semblerait que 16 aient été nommés par le Ministère et que les 14 autres aient été occupés par des représentants du Fonds national de développement régional (FNDR)[3] issus du Conseil Municipal de La Paz y El Alto, et dans certains cas des FEYUVES (Fédérations de groupements citoyens qui ont une grande influence politique) des deux villes. En effet, cette ingérence n’est pas seulement le fait du gouvernement puisque, dans ce directoire, nous trouvons également Julian Romero, représentant de la FEYUVE de La Paz, qui, d’après lui-même, jouirait d’un appui politique en la personne d’Arturo Baltasar, haut représentant du MAS, qui aurait lui-même l’appui de la FEYUVE de El Alto. Il se produisit un autre fait semblable au moment de la désignation des représentants des syndicats et des actionnaires, lorsque deux ex-dirigeants de la FEYUVE de El Alto siégèrent en tant qu’actionnaires de l’entreprise[4].

Mais il ne s’agit pas seulement de l’intromission des politiques et des dirigeants, car il existe des cas de corruption chez certains. Par exemple, ce même Julio Romero, vice-président du Directoire en 2011, est l’objet d’une plainte pour extorsion de fonds déposée par une fonctionnaire qui, à la date du 2 Juin 2001, fut démise de son poste dans l’entreprise. Dans sa déclaration au Procureur cette fonctionnaire assure avoir été licenciée de manière arbitraire, raison pour laquelle elle a déposé une plainte devant le Ministère du travail et demande sa réintégration (Tribunal de district de la Paz, 24 novembre 2011).

Mais le vrai abus dont a été victime cette fonctionnaire est, qu’après que le Ministère du Travail ait ordonné sa réintégration à EPSA SA, le conseiller juridique de l’entreprise, porte parole de Julian Romero, a conditionné sa réintégration à la remise d’une somme d’argent, ce qui a contraint la dite fonctionnaire à déposer une nouvelle plainte devant la justice et dans laquelle elle relate : « Quelle ne fut pas ma surprise hier, à la réception de l’appel du conseiller juridique pour me transmettre le message du vice-président du Directoire d’EPSAS (Julian Romero) à savoir qu’on ne me remettrait le dossier de réincorporation que si je payais au personnage en question l’équivalent de trois de mes salaires mensuels, soit 15000 bolivars.(Tribunal de district de la Paz, 24 novembre 2011)

Des faits de ce genre, comme la désignation de cadres supérieurs sans mise au concours préalable, l’embauche d’un remplaçant affilié au parti politique MAS, entre autres irrégularités, devraient être éclaircis par les dirigeants de l’entreprise. Cette ingérence progressive du parti de gouvernement, sous l’influence du Ministère de l’environnement et de l’eau et d’organisations sociétales et le fait que celles-ci développent, grâce à un allié intérieur, le syndicat des travailleurs, des tas de combines qui ont des répercussions sur la gestion de l’entreprise, qui se trouve de ce fait dans une situation de transition et d’incertitude, sert davantage le parti de gouvernement, MAS, et ses objectifs d’étatisation de l’entreprise, que la mise en œuvre d’un modèle d’entreprise qui aurait reflété ce que nous avions rêvé pendant la seconde guerre de l’eau : revenir à une gestion publique de l’entreprise, démocratique et participative, à un plus grand accès aux services et en particulier pour les pauvres et tous ceux qui n’avaient pas eu accès aux services de l’AISA, au réinvestissement des bénéfices, à des tarifs accessibles spécialement au niveau des coûts de connexion. Mais aussi créer des mécanismes de transparence et de contrôle citoyen autant dans la nomination des administratifs que des dirigeants et autres (14 raisons pour obtenir le départ de AISA de El Alto, FEYUVE El Alto, 2004).

Le syndicat des travailleurs de EPSAS SA

Le Bureau actuel du syndicat des travailleurs d’EPSAS SA a été élu en 2006 pendant les derniers mois de la gestion d’Aguas del Illimani et, depuis quelques mois, sur ce dernier, pèsent des accusations de corruption qui impliqueraient plusieurs de ses représentants. Par exemple Pedro Pablo Castro Quisbert (N° de carte d’identité 42175604.LP), responsable des relations intersyndicales[5] et fonctionnaire avec le poste de Contrôleur en chef des Fuites, au chapitre des connexions clandestines, a touché, en date du 13 février 2010, et au nom de EPSAS SA, cinq mille bolivars de la Confédération Générale des Travailleurs boliviens[6], pour une amende correspondant à une connexion clandestine. De par les fonctions qu’exerce ce fonctionnaire, il n’est pas habilité à recouvrer les amendes pour le compte de EPSAS SA, ni à négocier le montant de l’amende, car, en abusant de son autorité il a pris sur lui de réduire le montant initial de l’amende qui aurait du être de 9000 bolivars[7]. Mais l’histoire ne s’arrête pas là, car cet argent n’est jamais arrivé dans les caisses de l’entreprise et c’est seulement sur plainte de la Confédération Générale des travailleurs boliviens, que le cas a été présenté à la Force spéciale de lutte contre la criminalité de la ville de La Paz[8].

Face à ce délit, et à d’autres de même nature qui se sont produits ces dernières années, les travailleurs de l’entreprise ont sollicité, à plusieurs reprises, la convocation d’une assemblée syndicale qui pourrait faire la lumière sur les faits de corruption avérés. Un groupe de travailleurs a écrit une note adressée a Juan Carlos Trujillo Toco, secrétaire national de la COB (Centrale ouvrière Bolivienne) qui disait : »Nous sollicitons la centrale ouvrière pour qu’elle use de son influence afin que soit convoquée une assemblée générale des travailleurs d’EPSA SA, vu que nous avons déjà sollicité à plusieurs reprises notre syndicat pour qu’il la convoque et il n’a rien fait » (travailleurs d’EPSAS SA, mars 2012, plusieurs signatures). Ces disputes internes ont provoqué des tensions entre les travailleurs de la base et le syndicat, et généré une ambiance de travail tendue, étant donné que certains travailleurs continuent à faire confiance au syndicat, tandis que d’autres sont en dissidence. Le 16 mars 2012, le groupe de travailleurs dissidents a lancé une grève dans l’entreprise EPSAS SA afin d’obtenir des éclaircissements sur les faits de corruptions dans lesquels certains représentants du syndicat sont impliqués[9] (UNITEL, 16 mars 2012).

[…]

Il nous semble que le début de cette action clientéliste et coercitive du syndicat, tout au long de ces six années, pourrait dater de 2006, quand, face au départ imminent de l’opérateur privé et aux contours incertains du nouvel opérateur, a été signée une convention inter-institutionnelle entre le Ministère de l’eau d’alors et le syndicat de travailleurs, dont l’article 5 déclare : «  Les seuls bénéficiaires de cette convention sont les travailleurs qui appartiennent au syndicat mixte des Aguas de Illimani et dont les noms apparaissent sur la liste jointe en annexe (Ministère de l’Eau, 14 décembre 2006). Cette convention, tout au long de ces six années, a été mal utilisée, donnant prétexte au syndicat à l’utiliser comme un mécanisme coercitif et manipulatoire à l’encontre des travailleurs qui n’apparaissent pas dans cette liste « unique ».

Quelle option reste-t-il à ces fonctionnaires dont le nom n’apparaît pas sur la liste et qui sont en dissidence avec le syndicat ?

Tout ce qui arrive dans l’entreprise EPSAS SA, doit bien évidemment nous conduire à la réflexion, nous qui nous avons pris part à la seconde guerre de l’eau dans la ville de El Alto et avons rêvé de créer un nouveau modèle d’entreprise, un modèle de gestion qui permette de conjuguer trois éléments :

a) le caractère incontournable de la participation

b) installer des mécanismes de contrôle citoyen au niveau des politiciens, des partis et des dirigeants.

c) prendre le chemin d’une « autogestion » du service ,avec des pratiques traditionnelles de gestion comme l’assemblée, le conseil (municipal), la rotation des postes. La mise en œuvre d’une gestion modèle dans les villes de La Paz et El Alto est une tâche qui n’a pas encore été accomplie. Il faudrait consolider des réformes qui reflètent vraiment tout le discours construit de nos gouvernants, lors d’événements tant nationaux qu’internationaux, qui ne servent qu’à retenir l’attention (des médias ?) et à recevoir les applaudissements d’un public trié sur le volet, mais tout ce discours –et bien malgré nous- n’est qu’un simple discours réduit à sa pure et simple rhétorique.

Je regrette, Président Evo Morales, ce n’est pas ce que nous avions rêvé…

Traduction en français d’un article de Julian Pérez[1] sur Bolpress.

Notes de bas de page:

[1] Chercheur et activiste de l’eau.

[2] EPSAS SA Dossiers de gestion 2007-2011

[3] Le fonds national de développement régional a été créé le 25 mars 1987 en tant qu’institution publique de caractère décentralisé destinée à financer des opérations de crédit et des projets de développement dans toute la Bolivie.

[4] EPSAS SA : Compte rendu du premier Conseil d’Administration des actionnaires de l’Entreprise publique et sociale de l’eau et de l’assainissement, 17 janvier 2007.

[5] Vice Ministère du travail, de l’emploi et de la prévision sociale (La Paz, 12 janvier 2011).

[6] Note envoyée au Directeur Général Willan Marca Vargas en date du 3 février 2012 par Leon Cuevas Chavez , trésorier de la Confédération des travailleurs boliviens.

[7] Tribunal de district de La Paz, plainte de la Commission des délits. Plainte déposée par Leon Cuevas Chavez en date du premier février 2012.

[8] EPSAS SA Plainte déposée auprès de la Force spéciale de lutte contre la criminalité de la ville de La Paz pour faux et usage de faux, et escroquerie, le 8 mars 2012.

[9] Des travailleuses de l’EPSAS se déclarent en grève de la faim

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