Forum Alternatif Mondial de l'Eau

Nous sommes des organisations et des communautés qui voyons depuis des années se réduire nos rivières, mourir nos cultures, nos enfants tomber malades, nos eaux être polluées; cela fait des années que nous modifions nos cultures pour les adapter au manque d’eau, mais nos efforts n’ont pas amélioré la situation et tout est chaque jour de plus en plus dramatique.

Nous sommes donc partis à la recherche d’eau et nous avons rencontré d’autres organisations qui dénoncent, depuis plus ou moins longtemps, la même réalité auprès d’autorités sourdes et de médias complaisants, Nous avons ainsi découvert qu’il y a de l’eau au Chili, mais que la muraille qui la sépare de nous s’appelle profit et qu’elle se construit avec le Code des Eaux, la Constitution, les accords internationaux comme le Traité binational minier, mais principalement avec l’imposition d’une culture qui considère normal que l’eau qui tombe du ciel ait des propriétaires.

Cette muraille assèche nos bassins, dévaste les cycles hydriques qui ont alimenté nos vallées depuis des siècles, sème la mort sur nos terres et elle doit être détruite maintenant.

Le Code des Eaux de 1981 a transformé l’eau en propriété privée, sous couvert des garanties constitutionnelles de l’article 24, celles-là même qui mettent à égalité le droit à la propriété et le droit à la vie. Il a séparé l’eau de la terre. Il a donné à l’État la faculté de concéder des droits d’exploitation des eaux gratuitement et à perpétuité au privé, en permettant que ces droits puissent s’acheter, se vendre ou se louer sans tenir compte des priorités d’usage.

De sorte qu’aujourd’hui la majorité de notre eau est utilisée, pire encore, est possédée par un groupe d’entreprises qui la vend au plus offrant, c’est-à-dire aux grands groupes économiques extracteurs qui ont besoin de l’eau pour s’approprier nos forêts, nos terres, nos minerais et nos eaux. Les niveaux de concentration de la propriété privée sont tout simplement scandaleux. Le Code a créé des catégories de droits d’exploitation des eaux : consomptifs et non consomptifs. Les droits consomptifs (ils ne renvoient pas le débit capté au cours d’eau) se trouvent essentiellement aux mains d’entreprises minières et agroexportatrices, tandis que plus de 80% des droits d’exploitation des eaux non consomptives (celles renvoyées au cours d’eau) se trouvent aux mains d’entreprises transnationales comme ENDESA.

Pendant ce temps, le Traité binational minier, souscrit en 1997 et ratifié en 2001, livre les sources de tous nos bassins, où se trouvent les écosystèmes glaciaires, aux transnationales minières, ce qui démontre que la protection des écosystèmes, la préservation de notre vie et la défense des biens communs n’ont pas d’importance pour ceux qui gouvernent.

Dans cette même ligne de créer des lois mortifères, s’inscrivent d’autres mesures qui menacent l’accès à l’eau en quantité et qualité suffisantes à toutes les communautés et menacent tous les écosystèmes. Suivant les conseils de la Banque mondiale, pendant le gouvernement d’Eduardo Frei Ruiz-Tagle, ont démarré la vente et la mise en concession au privé des entreprises de gestion de l’eau potable. Actuellement, ce processus est pratiquement achevé, étant donné que le gouvernement de l’Alliance a terminé en moins de 2 ans de vendre la participation financière publique dans les services de gestion des eaux, à l’exception du SMAPA, de Maipú, qui maintient encore fermement une gestion municipale à cause de la pression de la population locale. La privatisation des entreprises de gestion des eaux fut un bon et succulent marché ; rien qu’en 2011 Aguas Andinas a obtenu des bénéfices équivalents à 111 milliards de pesos, payés par nous tous pour avoir accès à ce que la nature nous offre.

Avec la privatisation des eaux au Chili, le montage institutionnel créé pour maquiller le pillage éhonté dont nous sommes victimes ainsi que la loi du marché pour la gestion des eaux ont simplement hypothéqué la vie de la majorité des personnes, provocant en plus des dommages écologiques irréparables. Il faut briser la muraille du profit pour que les eaux puissent de nouveau courir librement dans nos vallées et alimenter la vie, et non les poches insatiables de cette culture de la mort. C’est cette conviction qui nous fait marcher depuis le Nord et le Sud vers Santiago, pour qu’ensemble avec les communautés de la Région métropolitaine nous donnions un signal d’alarme aux autorités et aux investisseurs, mais surtout pour que nous provoquions la prise de conscience chez ceux qui ne comprennent pas encore que sans eau il n’y a pas de vie et que l’eau restante, nous devons la défendre et la récupérer avant qu’il ne soit trop tard.

C’est pour cela que le 22 avril, Journée mondiale de la Terre, se met en marche un processus de récupération de nos eaux qui exige :

  1. Fin du profit : L’eau est un bien commun et, tel que le Chili l’a reconnu aux Nations Unies, un droit humain basique qui doit être institué comme tel dans notre Constitution, pour ne plus être ainsi une marchandise régulée par le marché.
  2. Propriété collective : L’eau appartient à la vie et à tous les être vivants qui dépendent d’elle; donc le rôle de l’État n’est pas d’en attribuer la propriété, mais de garantir, selon une logique territoriale, une gestion démocratique, rationnelle, équitable et efficiente de l’eau. Il est vital pour cela d’incorporer des priorités d’usage, de manière à ce que l’usage associé à l’eau pour la boisson, les services de santé et d’hygiène, la production d’aliments et la conservation des écosystèmes aient la priorité sur toutes autres activités productives. De même, nous devons récupérer le contrôle public sur l’approvisionnement de l’eau potable et l’épuration pour la population.
  3. Gestion communautaire : Nous, les peuples, avons le droit de déterminer les modes de vie que nous souhaitons. Décider collectivement des usages et traitements que nous voulons donner à notre eau est vital pour rendre viables les projets locaux et définir la culture que nous devons générer pour qu’ils soient possibles. Ainsi, il devient urgent d’établir un moratoire sur le modèle centralisé de développement minier, forestier, énergétique et agroalimentaire qui s’est imposé sur nos territoires, d’évaluer entre toutes et tous de façon rigoureuse et sérieuse les coûts et bénéfices que celui-ci a donnés aux régions, au pays et à la planète.
  4. Dérogation des instruments de privatisation : L’eau et la terre sont indivisibles, tel que l’entendent toutes les cosmovisions rurales et indigènes. En ce sens tous les instruments qui cassent ce principe élémentaire doivent être dérogés, comme le Code des Eaux et le Traité binational minier, pour que l’eau ne soit plus un droit commercial inaliénable au détriment de la vie et de l’équilibre des communautés et des écosystèmes.
  5. Lois pour la vie : Nous devons dicter de manière urgente une loi qui protège les environnements fragilisés, particulièrement les écosystèmes glaciaires et périglaciaires, pour préserver les sources de nos bassins ainsi que la continuité et la durabilité des flux hydriques.
  6. Restructuration institutionnelle : Il est indispensable que les institutions, particulièrement la Direction générale des eaux, arrête ses conduites criminelles par la cession de droits de l’eau supérieurs à ce que les bassins peuvent supporter, et par la résolution de questions techniques selon des critères uniquement politiques et économiques. Le cadre institutionnel qui régule les eaux ne peut pas être un écran démocratique pour le pillage, il doit se débureaucratiser maintenant, être au service des communautés et avoir les facultés et compétences pour garantir un bon usage des eaux.

L’eau nous invite à ouvrir les yeux. 32 ans de gestion privée de l’eau sont en train d’assécher le pays ! Se mobiliser, s’informer, prendre conscience, exiger une prise de position de tous les candidats sur ce sujet, se faire entendre, démolir le mur du profit qui a endigué l’eau, les cultures, les identités et des milliers de vies de notre pays, c’est un impératif moral. Nous devons nous en charger entre toutes et tous, amoureux de la vie.

Marche Carnaval nationale pour la défense et la récupération de l’eau, ce 22 avril à Santiago…

Il n’y a pas de meilleure façon de fêter la journée de la Terre qu’en la réunissant de nouveau avec l’eau.

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