Forum Alternatif Mondial de l'Eau

Depuis 1948, le royaume de Jordanie a accueilli un nombre considérable de populations réfugiées fuyant les conflits en Palestine, en Irak, puis en Syrie. Si l’accueil de réfugiés permet au pays de recevoir une aide internationale importante, se pose la question de la capacité des services publics urbains à supporter ce surcroît de population. Les services publics, largement subventionnés, car garants de la paix sociale, connaissent une crise chronique et ne parviennent pas à répondre à la demande des usagers. En découlent de fortes inégalités socio-spatiales, un mécontentement croissant de la population, des tensions préoccupantes entre Jordaniens « de souche » et Jordano-Palestiniens (Larzillière 2013) et une stigmatisation grandissante des réfugiés. Cet article s’intéresse plus précisément aux conséquences de la « crise syrienne » sur la gestion de l’eau dans le pays.

La difficile distribution de l’eau en Jordanie et les enjeux de sa réforme

Depuis sa création durant la période coloniale, la monarchie Hachémite, régnant hors de la tutelle britannique depuis 1946, s’est légitimée par la fourniture de biens et de services publics hautement subventionnés, parmi lesquels la distribution de l’eau qui tient une place importante (Ababsa 2013a). Cette dernière dépend très largement du soutien technique et financier des grands bailleurs de fonds internationaux, en particulier les États-Unis via l’USAID, l’Allemagne via la banque de développement KfW et l’organisme de coopération GIZ, le Japon via la JICA et la France via l’AFD.

Suite à la crise économique qui frappe le royaume à la fin des années 1980, la mise en œuvre contrainte des politiques d’ajustements structurels du FMI et le recours par les bailleurs de fonds au principe des prêts sous condition de réformes (policy-based lending), remettent en cause la fourniture d’une eau bon marché. S’en est suivie une importante vague de protestations qui ont ébranlé le royaume, notamment dans le sud du pays, lieu du soutien traditionnel de la monarchie (Ababsa 2011). Ces contestations incitent le gouvernement à la plus grande prudence et font de la distribution de l’eau une question particulièrement sensible : en deux ans, cinq ministres se sont succédé au ministère de l’eau et de l’irrigation (Zawahri 2012).

Concomitamment, la performance des réseaux n’a cessé de décroître. Le taux considérable d’eaux non comptabilisées (non-revenue water), qui atteint les 40 % dans le nord du pays, résulte de la vétusté des réseaux, mais aussi pour moitié de vols de grande envergure qui demeurent largement impunis. La demande toujours croissante se heurte aux faibles ressources et oblige les autorités à rationner la distribution avec, pour corollaire, de fortes inégalités socio-spatiales : durant l’été, certains espaces reçoivent de l’eau trois fois par semaine, d’autre une fois tous les dix jours. Les centres urbains et les quartiers les plus aisés sont largement favorisés, comme l’ont montré Khadija Darmame et Rob Potter pour le cas d’Amman (2009). La faible fréquence de la distribution rend nécessaire l’équipement des immeubles en réservoirs de stockage coûteux pour les moins aisés, qui se voient contraints de faire appel à des vendeurs d’eau privés, aux prix élevés. Les plus défavorisés peuvent ainsi payer jusqu’à dix fois plus que les plus aisés pour leur consommation d’eau. Selon Neda A. Zawahri, seules 30 % des subventions attribuées à l’eau profitent réellement aux populations les plus pauvres, du fait du manque de transparence dans l’allocation des ressources (Zawahri 2012).

Face à ces problèmes qui s’aggravent, les principaux bailleurs de fonds tentent d’imposer des réformes de grande ampleur, basées sur des principes de gestion d’inspiration néolibérale, s’inscrivant par ailleurs dans une tendance longue de tentatives d’ouverture des services de base (électricité, transports…) au secteur privé encouragées par les institutions internationales comme le FMI ou la Banque mondiale. La National Water Strategy, élaborée par le ministère de l’eau et de l’irrigation, planifie ces changements considérables en conformité avec les exigences des principaux bailleurs de fonds du secteur. Il s’agit de réformer en profondeur le système tarifaire avec, en creux, des coupes importantes dans les subventions étatiques ; de « corporatiser » la distribution de l’eau en la remettant à des organismes décentralisés et en l’ouvrant au secteur privé – le cas d’Amman a été précurseur pour ce nouveau mode de gestion, dont la recherche a souligné par ailleurs les carences en matière d’équité socio-spatiale (Darmame et Potter 2009) ; de réformer le système administratif pour plus de transparence et « d’efficience ». Cependant, ces réformes se heurtent à un contexte institutionnel défavorable, entre les contestations des printemps arabes et la crise syrienne, et à un important rejet de la population.

Cristallisant un certain nombre de tensions autour de la distribution de l’eau, la « crise syrienne » semble pour l’instant geler la mise en place de ces réformes, difficilement justifiable auprès de la population dans la situation actuelle. Dans le même temps, l’aide au développement attribuée par les grandes puissances a été multipliée par trois à partir de 2012 par rapport aux cinq années précédentes. Certains commentateurs ont tôt fait d’avancer que la « crise syrienne », bien que présentée comme un fardeau par le gouvernement, est une opportunité d’alimenter le fonctionnement de ses services publics.

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