Forum Alternatif Mondial de l'Eau

Traduction en français d’un communiqué de presse daté du 11 juin 2018, rédigé par Initiative to Keep Hasankef Alive et Hasankeyf Matters.

Projet Ilisu

Le 1er juin 2018, des nouvelles ont commencé à circuler sur la mise en eau du réservoir du barrage controversé Ilisu sur le Tigre dans le sud-est kurde de la République de Turquie. La DSI (établissement public turc en charge des ouvrages hydrauliques) annonçait qu’avec la fermeture des premières vannes des trois tunnels de dérivation, le remplissage du réservoir avait commencé. Cette annonce arrivait en même temps que des nouvelles inquiétantes en provenance d’Irak, indiquant que les eaux du Tigre étaient tombées à des niveaux historiquement bas. Cette situation a donné lieu à des discussions qui sont devenues encore plus animées en Irak que les discussions sur les récentes élections.

La sécheresse en Irak n’est pas liée au projet de barrage et de de centrale hydroélectrique d’Ilisu, qui est toujours en construction et qui est un des projets de barrages les plus controversés au monde en raison de ses graves impacts sociaux, culturels et environnementaux. Les travaux se poursuivent à différents endroits et n’ont pas progressé suffisamment pour permettre la mise en eau de l’immense réservoir. Par exemple, le grand pont près de l’ancienne ville de Hasankeyf ne sera pas achevé avant début 2019. Environ six monuments de Hasankeyf sont prévus pour être transférés à la nouvelle ville de Hasankeyf d’ici la fin de l’année, à condition qu’il n’y ait pas de retard (ce qui est peu probable). De plus, des différends au sujet du processus d’expropriation opposent les autorités entre elles et risquent de retarder davantage le projet. Les logements de la nouvelle ville de Hasankeyf n’ont pas non plus été achevés. Enfin, rien n’indique clairement que la centrale hydroélectrique est prête à fonctionner.

Si nous lisons attentivement l’annonce récente, la DSI indique que la mise en eau commencera effectivement avec la fermeture du troisième tunnel de dérivation. Cela ne pourra se faire avant six mois, car le remplissage de chaque tunnel prend environ 3 mois, selon les déclarations de DSI[1]. La capacité des trois tunnels est si grande que depuis l’achèvement de ces tunnels en 2012, un deuxième tunnel a été utilisé pour détourner le débit du Tigre pendant plusieurs jours. Par conséquent, la fermeture d’un tunnel n’affecte pas le niveau d’eau en aval.

De plus, il n’est pas logique, sur le plan opérationnel, de commencer à remplir le réservoir en juin, car le débit le plus élevé du Tigre se situe habituellement entre mars et avril. En été et en automne, l’eau du fleuve est généralement très basse. De plus, comme il y a eu entre 10 et 20 % en moins de précipitations dans le bassin du Tigre en raison du changement climatique au cours des dernières années, les réserves d’eau dans toute la région diminuent.

La crise actuelle en Irak est le résultat de la diminution des précipitations au cours des 20 dernières années en raison du changement climatique mondial. La situation cette année est particulièrement désastreuse. Non seulement le manque de neige cet hiver dans les montagnes alimentant le Tigre a contribué à ces niveaux d’eau historiquement bas, mais les politiques de l’eau catastrophiques de tous les États du bassin du Tigre ont également joué un rôle important. Les projets hydrauliques ayant les impacts les plus graves comprennent des barrages construits au cours des dernières décennies dans les parties turque et iranienne du bassin du Tigre, l’interruption de l’écoulement de l’eau dans les rivières Shirvan et Small Zap venant d’Iran, le barrage de Mossoul, l’irrigation intensive dans le nord et le centre de l’Irak, et le faible entretien des infrastructures hydrauliques en Irak. Il est triste de constater qu’à Bagdad et dans les environs, les gens peuvent actuellement traverser le Tigre à pied. Nous, avec la campagne Save the Tigris et Iraqi Marshes, avons régulièrement alerté la population irakienne au cours des dernières années sur le risque qu’une telle crise survienne si aucune mesure n’était prise et si la construction de barrages en amont se poursuivait. C’est ce qui se produit maintenant.

Des représentants du gouvernement turc ont déclaré ces derniers jours que la mise en eau serait retardée jusqu’au 1er juillet 2018[2]. Depuis mars 2018, le gouvernement turc prétend prendre en considération les préoccupations irakiennes et retarder la mise en eau, mais comme techniquement le projet n’est pas prêt – voir notre argumentation ci-dessus – il ne s’agit que de mensonges. La Turquie fait référence à une action qu’elle n’est pas encore en mesure de réaliser pour faire croire qu’elle est souple et coopérative. Or, il existe de nombreux exemples où le gouvernement turc a utilisé des barrages comme armes contre ses voisins en aval. La Turquie n’a pas signé la Convention des Nations Unies de 1997 sur l’utilisation des cours d’eau internationaux à des fins autres que la navigation. Elle ne se sent pas tenue par le droit international de prendre en considération les droits des peuples sur le Tigre et l’Euphrate en Irak et en Syrie. Le gouvernement irakien doit donc agir rapidement et fermement en utilisant les mécanismes juridiques et diplomatiques internationaux dont il dispose afin de protéger les droits et les intérêts de ses citoyens contre la Turquie et l’Iran.

Enfin, nous demandons au gouvernement turc de suspendre immédiatement la mise en œuvre du projet Ilisu, qui est en train de provoquer une destruction culturelle et environnementale de grande ampleur, qui menace le bien-être économique et social de tous les habitants du bassin et augmente le risque potentiel de conflit. La société civile mondiale est invitée à exiger l’annulation du projet Ilisu jusqu’à ce qu’il y ait en Turquie un nouveau processus démocratique, participatif et transparent, qui inclut également l’Irak et la Syrie. Il n’est jamais trop tard pour arrêter un projet aussi destructeur et controversé dont l’homme et la nature ne bénéficieront pas !

Contact: hasankeyfgirisimi (at) gmail.com

[1] Voir la page Facebook de DSI
[2] Voir la presse du 10 juin 2018

Categories: Histoires d'Eau

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